Si vous dîtes "Je connais la Chine, je suis allé à Shanghai", vous entendrez souvent "Shanghai, c’est pas la Chine". C’est plus ou moins vrai, mais cela doit tout de même être nuancé. Certes Shanghai, c’est un peu comme une ville européenne au cœur de la Chine, mais çà reste avant tout une ville chinoise. Une ville juste un peu en avance sur son temps…
Capitale économique d’une Chine qui pèse 2 235 milliards de $ de PIB, soit au 4ème rang mondial (mais seulement 110ème rang pour le PIB par habitant…) (chiffres 2005 de la Banque Mondiale), elle semble avoir la vocation de guider le pays vers le développement et la mondialisation.
Pour comprendre pourquoi Shanghai est si différente des autres villes chinoises (et notamment de Pékin), il faut en connaître un peu l’Histoire.
Avant le milieu du XIXème siècle, Shanghai n’était qu’une petite ville de pêcheurs et de marchands. Contrairement aux autres grandes villes chinoises (Pékin évidemment, mais aussi Nankin, Xi’An, Luoyang, Kaifeng…) elle n’a jamais été capitale impériale.
Son Histoire moderne commence en 1842 avec le traité de Nankin qui met fin à la guerre de l’Opium contre les anglais. Cette guerre, commencée 2 ans plus tôt, fut menée en représailles contre le gouvernement chinois (Dynastie Qing) qui avait décidé d’interdite la consommation d’opium en Chine. En effet, le commerce maritime entre l’Europe et la Chine, basé à Canton, était essentiellement de la vente d’opium contre l’achat d’épices, de soieries et de porcelaines chinoises. Les britanniques n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de ne plus avoir le droit de vendre d’opium aux chinois (question de balance exportations/importations, qui est toujours un problème aujourd’hui dans le commerce européen avec la Chine…) ! Ce qui est intéressant c’est surtout la fin de cette guerre : la population chinoise s’est naturellement organisée en révoltes armées contre les "envahisseurs" et le gouvernement chinois corrompu a eu peur pour son avenir, imaginant déjà le peuple se retourner contre lui une fois les anglais repoussés. Il a donc préféré se soumettre à l’ennemi…
Revenons à Shanghai : Le traité de Nankin, signé en 1842 entre la Chine et l’Angleterre, incluait entre autres (indemnité financière, liberté de commercialiser toutes sortes de biens…) le droit pour les britanniques de s’installer dans la ville en y implantant une "concession". Les français et américains ne tardèrent pas à demander les mêmes droits et, en 1863, on trouvait à Shanghai en plus de la ville chinoise une concession internationale (britanniques, américains…) et une concession française (sectaires les français ?). Les étrangers vivaient dans les concessions sous la juridiction de leur pays d’origine, protégés par leurs propres soldats et le gouvernement chinois n’avait absolument aucun droit sur ces zones particulières.
La ville portuaire, appelée aussi "Paris de l’Orient" par les français de l’époque, devint rapidement prospère grâce au commerce du thé, de la soie et de l’opium, attirant de nombreux chinois en quête de leur "chinese dream" (par analogie avec l'american dream bien connu). En 1900, la population de la ville dépassait le million d’habitants.
Le début du XXème siècle fit de Shanghai une ville internationale, croulant sous les fumeries d’opium, les hôtels, restaurants et autres lieux de loisirs (plus ou moins recommandables…) fréquentés par les dandys étrangers, rongée par le vice et les inégalités, dirigée par les gangs et la mafia… C’est cette Shanghai obscure que les écrivains européens de passage dans les années 30 décriront. C’est aussi celle là qu’on découvre dans "Tintin et le Lotus Bleu"…
Le système des concessions est ensuite remis en cause dès la fin de la Première Guerre Mondiale.
Pendant la Deuxième Guerre Mondiale et l’occupation japonaise (dès 1937), Shanghai vit une grave crise sociale. Les concessions sont isolées du reste de la ville par des barbelés. Dans la concession française, les jugements variés sur la guerre se rencontrent dans cette France en miniature, entre pro Maréchal Pétain et pro Général de Gaulle.
C’est finalement en 1943, sous la pression japonaise, que le gouvernement de Vichy accepte d’abandonner la concession et remet les clés au maire de la ville. Le traité de renonciation sera signé en 1946.
Pendant ce temps, les inégalités rampantes donnèrent naissance à des protestations au cœur du prolétariat de Shanghai et finalement le Parti Communiste Chinois fut créé ici en 1921 et prépara l’accession au pouvoir de Mao Zedong en 1949.
La période Mao ne fut pas des plus fastes économique parlant pour la ville, soumise comme toute la Chine aux nationalisations, réductions des inégalités, partage des richesses. Les commerçants étrangers quittèrent la ville où ils n’étaient plus les bienvenus.
Shanghai dut attendre Deng Xiaoping et sa politique d’ouverture pour connaître son renouveau. Le nouveau dirigeant chinois, conscient du retard astronomique accumulé par son pays, lança en 1978 une série de réformes économiques. Inventeur de l’"économie de marché socialiste" il a relancé l’Economie de la Chine en s’appuyant notamment sur les capitaux étrangers : investissements directs, implantation d’usines…
Et Shanghai, bien connue des étrangers en question, fut naturellement choisie pour faire face à sa rivale Hong Kong. Et ce fut le début d’un développement à vitesse grand V…
Le quartier de Pudong, dont la construction fut décidée en 1990 pour devenir un grand centre d’affaires, notamment financier, occupe aujourd’hui presque la moitié de la surface de la ville. Depuis les années 90, les étrangers investissent à nouveau la ville. Les enseignes des marques européennes de cosmétiques, de vêtements ou d’accessoires (notamment les marques de luxe français) s’alignent sur les rues commerçantes. Les jeunes Shanghaïens des classes moyennes émergentes vivent "à l’européenne", mangent dans des restaurants français, surfent sur Internet, s’habillent avec des marques…
Aujourd’hui, "c’est ici que çà se passe". C’est à partir de Shanghai que les grandes multinationales gèrent leur entrée sur le marché chinois, c’est là que les entrepreneurs du monde entier viennent vivre leur nouveau "chinese dream", en matière de business tout le monde a les yeux tournés vers la ville et son développement. Shanghai est la porte d’entrée vers un marché de plus d’un milliard de consommateurs. De quoi faire rêver n’importe quel businessman !
Shanghai aurait-elle même détrôné New York ?
A côté de çà les inégalités se creusent à nouveau, la plupart des chinois vivant avec moins de 200 € par mois (plus de 90 %) alors que les managers chinois des entreprises étrangères et les expatriés peuvent gagner jusqu’à 10 fois plus (voire encore plus…) tandis que les plus pauvres ont à peine quelques dizaines de yuans. Des résidences pour étrangers avec piscine et salle de sport poussent comme des champignons, à quelques mètres des bidonvilles dans lesquels vivent des familles entières. L’étalage de leur richesse par ceux qui ont réussi est parfois à la limite de la décence.
La contrefaçon connaît ici des jours fastes : faux sacs Vuitton ou Prada, montres Rolex, DVD, iPod… se vendent dans les arrières boutiques à tous les coins de rue, principalement auprès des touristes rabattus par des jeunes qui hèlent les étrangers dans la rue à coup de « Hello lady, watch bags DVD, very cheap ! ».
Encore une fois la ville est en avance sur son temps, l’incubateur du renouveau de la Chine toute entière. Comme un laboratoire à taille réelle d’études des opportunités et des risques potentiels de la Chine… Mais alors quel avenir pour la Chine et son "économie de marché socialiste" ? Quid de l’avenir politique du pays ?
Il ne faut pas oublier que la Chine a une population de 1,3 milliards d’habitants et une superficie de 9,6 millions de m2. Comment un gouvernement, communiste certes, mais avant tout dictatorial peut contrôler durablement un tel territoire, surtout en menant en parallèle une politique d’ouverture… Même si la censure existe, les chinois sont 132 millions à surfer sur Internet, de plus en plus d’étudiants vont faire des semestres à l’étranger, comment peuvent-ils continuer à croire en ce que leur raconte ce gouvernement ?
On dit que l’Histoire se répète. Alors sachez que toute l’Histoire de la Chine s’est construire sur la difficulté à contrôler un territoire si vaste de façon centralisée et autoritaire : les dynasties successives se sont presque à chaque fois éteintes suite à une révolte paysanne. Les Chinois les plus pauvres ont toujours fini par se regrouper et se révolter contre l’oppression, fondant finalement une nouvelle dynastie tout aussi corrompue et autoritaire que la précédente (mais çà c’est une autre question). Certes les Chinois n’ont jamais connu la démocratie, mais ils ont su par le passé reconnaître et se soulever contre les injustices et les inégalités. Et ils ont les moyens aujourd’hui de voir ce qui se passe ailleurs.
Alors si dans les années à venir toute la Chine se développe économiquement sur le modèle de Shanghai, si les Chinois commencent à ouvrir les yeux vers l’étranger, comment cela va se passer ? Combien de temps le Parti Communiste arrivera à tenir ce milliard 300 millions de personnes entre ses mains de fer ?
Je n'ai pas la prétention d'avoir la réponse, mais j'ai peur qu'un jour ça craque quelque part... De toute façon, les Etats du monde entier, à couvert peut-être, aideront le gouvernement en place. Car qui aurait intérêt à ce que la Chine vive une guerre civile ou une révolution ? Sommes-nous si innocents que cela dans la manière dont est gouverné le pays ? Nous sommes fiers de parler de droits de l'homme et de montrer du doigt le gouvernement communiste, mais sans l'appui des pays étrangers il ne serait pas si fort...
NB : la place m'étant comptée, vous n'avez ici qu'un bref résumé de l'histoire passionnante de Shanghai. Je vous conseille si le sujet vous intéresse de vous documenter plus avant. Et si vous êtes à Shanghai, une visite du musée au sous-sol de la Pearl Tower s'impose ! Ce musée de cire retrace l'histoire de Shanghai de façon admirable.